Médée
L’histoire de Médée ressemble davantage à une préquelle de Natural Born Killer qu’à une version archaïque du sirupeux Charmed. Le road-movie commence en Colchide, une contrée bordée à l’ouest par la mer noire et limitée au nord par la chaîne du Caucase, correspondant à peu près à la Géorgie d’aujourd’hui. Si l’on en croit l’Antiquité, c’est un nid à sorcières.
Médée en est une. Fille du roi local, Éétès et d’une océanide du nom d’Idye, elle est également la nièce de Circée, autre modèle antique de douceur et de mansuétude féminine. Certaines traditions en font la fille d’Hécate, mais la plupart lui attribuent le rôle plus modeste de prétresse de la déesse.
Les ennuis commencent lorsqu’un beau jour, un navire débarque sur les côtes de Colchide plein de toute une cargaison d’argonautes. A leur tête, le beau et langoureux Jason en quète de la toison d’or. Dans les cales, rien que du beau monde : Héraclès, Pélée, Télamon, Augias, Castor et Pollux, Orphée etc.
Jason qui ne doute de rien et surtout n’a rien à perdre puisqu’il s’est fait éjecter de son futur trône thessalien par Pélias, se présente à la cour d’Eétès et réclame la toison. C’est à ce prix, lui a-t-on dit qu’il récupèrera son royaume. Tandis que le roi se casse la tête à trouver l’énigme insoluble ou l’épreuve dont le jeune effronté ne sortira que sous forme de steak haché, sa fille tombe amoureuse. Elle s’éprend du bellâtre pour le meilleur et surtout pour le pire, puisque son amour va la pousser à décliner toute une grammaire d’actes avec des rimes en –icides (fratricide, régicide, infanticide) auxquels ne manque qu’insecticide mais à ce sujet l’histoire ne dit rien.
Après réflexion, le roi présente au héros le cahier des charges : en premier lieu, Jason devra atteler au même joug une paire de taureaux aux sabots d’airain, soufflant le feu par leurs naseaux, Voilà voilà… Bon, les taureaux, c’est fait… *feuillette* Ah oui, vous devrez aussi labourer un champ, semer les dents d’un dragon et tuer la moisson d’hommes armés qui en sortira *feuillette encore *… Je crois que c’est tout… *range le calepin et sourit* Pour la toison, vous verrez, c’est simple, vous suivez la route jusqu’au bois d’Arès, ensuite c’est au fond à droite. Vous pouvez pas vous tromper, elle est juste derrière le dragon. Vous pensez être rentré pour le dîner ?
Médée va aider Jason à se sortir d’embarras. Sorcière émérite, elle fabrique un onguent pour le protéger des éternuements du taureau et lui conseille de jeter une pierre au milieu des hommes armés pour que ceux-là s’entretuent. Éétès, un peu contrarié de voir le héros revenir en un seul morceau, complote sa mort. Il faut dire que la situation est critique puisqu’un oracle a prédit la fin de son règne s’il perdait la toison. Par précaution, il a occis son beau-frère mais apparemment il s’est fourré le sceptre dans l’œil, la vraie menace venant juste de faire toc-toc à la porte, la toison d’or, c’est par où ?
Par ailleurs, il soupçonne sa fille d’y être pour quelque chose. Jason et Médée sentant le vent tourner, récupèrent la toison toujours grâce à Médée qui fabrique un filtre pour amollir le gros serpent insomniaque, et s’enfuient pendant la nuit. En guise de remerciement pour service rendus à l’héroïsme, il promet de l’épouser. Désormais, elle est le bras armé du héros mais Jason regarde ailleurs quand elle fait tomber des têtes. Plus tard, il lui dira « ah, mais je t’ai rien demandé, moi ! ».
« Hâtons-nous de prendre la fuite. […] Je vous donnerai moi-même la Toison, après avoir endormi le dragon qui veille à sa garde. Mais auparavant, ô étranger ! prends les dieux à témoin, devant les compagnons, des promesses que tu m’as faites, de peur qu’en quittant mon pays sans avoir des garants assurés de ta foi, je ne devienne un objet de mépris aux yeux de toutes les nations. Jason, transporté de joie en entendant ce discours, la releva doucement et la rassura en ces termes : J’en jure par Jupiter Olympien et par Junon qui préside à l’hymen, aussitôt que nous serons de retour en Grèce, les noeuds les plus sacrés nous uniront pour jamais l’un à l’autre. Il dit et lui donna la main pour gage de sa foi. » (L’expédition des Argonautes, Apollonius, chant IV)
Les bateaux du roi les poursuivent. Les Argonautes rament plus vite, alleeeeez ! on se dépêche ! Jusqu’au moment où Médée réalise qu’ils vont pas s’en tirer comme ça. Pour retarder leurs poursuivants, elle joue donc au petit poucet avec son frère Absyrtos qu’elle découpe en morceaux et dissémine dans la mer. La ruse fonctionne. Youpi-youpi. Petite émotion lors du franchissement de Charybde et Scylla… Passera ? Passera pas ?…. Ça passe !
Après une escale chez tata Circée, notre équipage atteint enfin les rives de la Thessalie. Jason compte bien reprendre le royaume de son père mais Pélias ergote. C’est à nouveau au porte-flingue du héros d’intervenir. Pour résoudre le dilemme, Médée invente la fondue corinthienne : elle persuade les Péliades qu’en coupant leur père en morceaux et en le plongeant dans un chaudron d’eau bouillante, il ressuscitera plus jeune et plus fort… ses filles se font avoir. Cependant, Pélias mort, le trône revient à son fils Acaste et voilà nos amoureux obligés de reprendre la route. Un coup d’épée dans le bouillon, donc.
Entre temps, ils se sont mariés mais le road-movie continue. Après la Thessalie et quelques péripéties, les voilà partis vers le sud, précisément l’île de Corinthe où ils squattent chez le roi Créon. Tout se passe relativement bien jusqu’au jour où Jason dit à Médée : Alors, on a discuté avec Créon. Je vais épouser sa fille et hériter du trône, toi tu te casses. Ah, j’oubliais : je garde les gosses… Comment ça ingrat? Qui est ingrat ? Oh, mais c’que t’es agressiiive !
Notre sorcière quelque peu agacée ne va pas se contenter de déclamer son émoi en longues tirades rapportées par Euripide et Sénèque tandis que sa servante lui court derrière en répétant « on se calme! on se calme ! ». Elle annonce : « j’irai où me conduira la colère » (Héroides, Ovide, Epître XII). Et, en effet, elle y va. Menacée de mort si elle n’évacue pas le royaume illico, en raison du sang qui lui dégouline des mains jusqu’entre les doigts de pieds, Médée parvient à négocier un délai d’une journée. Simulant l’adoucissement, oh mais non, poussin, ça ne me dérange pas que tu me répudies et que tu me foutes dehors, comment as-tu pu croire ça?, elle fait apporter des cadeaux à Creüse, la future épouse, une couronne d’or et un voile qui déclenchent chez la princesse une forme de combustion spontanée contagieuse puisque son père le roi y passe aussi :
« La couronne d’or posée sur les boucles de sa chevelure, à la clarté d’un miroir elle arrange sa coiffure, souriant à l’image inanimée de sa personne. [...] Mais ensuite apparut un affreux spectacle : elle change de couleur ; le corps incliné, elle recule, tremblant de tous ses membres, et à peine a-t-elle le temps de choir sur son siège pour ne pas tomber à terre. Une vieille servante [...] pousse une clameur de prière ; mais elle lui voit à la bouche venir une écume blanche, ses prunelles se révulser, le sang se retirer de son corps.[...] Elle se lève de son fauteuil, elle s’enfuit toute en feu, secouant sa chevelure de côté et d’autre pour rejeter la couronne; mais l’or restait soudé inébranlablement, et plus elle secouait ses cheveux, plus la flamme redoublait d’éclat. Elle tombe enfin sur le sol, succombant à son mal et [...] méconnaissable : on ne distinguait plus ni la forme de ses yeux, ni la beauté de son visage ; le sang, du sommet de sa tête, dégouttait confondu avec la flamme; et de ses os, pareilles aux larmes du pin, sous l’invisible dent du poison les chairs se détachaient, affreuse vision ! [...] Or le malheureux père, en son ignorance de la catastrophe, soudain entre dans l’appartement et se jette sur la morte. [...] Quand il eut mis fin à ses plaintes et à ses sanglots, il voulut redresser son vieux corps. Mais comme un lierre aux rameaux du laurier, il restait pris au léger voile, et ce fut une lutte affreuse : il cherchait à se remettre sur pied et elle, en sens inverse, le retenait. Tirait-il avec violence ? ses vieilles chairs s’arrachaient de ses os. Enfin il y renonça et rendit l’âme.» (Médée, Euripide, v.1156-1220)
Voilà Jason bien embêté, son hyménée est parti en cendres, mais il n’a pas encore tout perdu… Médée va y remédier. Avant de s’enfuir, pour éliminer sa descendance, elle égorge ses propres enfants.

Un char tiré par des dragons plus loin, Médée reprend son errance. Elle arrive à Athènes, chez le roi Égée qui lui offre l’hospitalité en échange d’un filtre lui permettant avoir une descendance. Ces deux-là se font des poupouilles, jusqu’au retour du fils qu’on croyait mort, Thésée qui fait valoir son droit au trône contre Médos l’enfant que Médée vient justement de mettre au monde. N’étant plus à un crime prêt, notre sorcière prépare un cocktail de son cru parfumé à l’aconit pour Thésée mais sa ruse est découverte. Elle s’enfuit une nouvelle fois…
Selon les versions elle retourne en Colchide, bouclant ainsi la boucle de sa tournée internationale, ou atterrit dans les bras d’Achille une fois téléportée aux Champs Elysées.
« Médée, mal plus grand que la mer » écrira Sénèque. (Médée, 362).
© Melmothia 2007
Illustration : Médée, Victor Mottez. Domaine Public.

