Nous verrons si l’Enfer n’est pas le Ciel…
Au cours de l’été 1866, le jeune Guy de Maupassant, alors âgé de 14 ans, se promène sur la plage d’Etretat lorsqu’il entend des appels au secours. Comme tous les ans, il est venu passer des vacances avec sa famille dans la maison des Verguies. Lorsqu’il ne drague pas dans les villages alentour, il participe au sauvetage des imprudents pris dans les courants de la baie d’Etretat. Ce jour-là, la pêche est bonne. C’est un poète à moitié suffoqué qu’on ramène sur la rive : Algernon Swinburne.
Si l’homme est connu dans les environs, c’est moins en tant que poète qu’en tant qu’original. A Etretat, il demeure chez son ami Powell avec lequel il entretient des rapports plus qu’ambigus dans une maison rebaptisée « chaumière Dolmancé » en référence à Sade. Les villageois disent qu’on y entend des cris la nuit, que les habitants cohabitent avec une guenon et ont des mœurs fort bizarres… Et pour une fois la vox populi n’a pas complètement tort.
Algernon Swinburne est un poète dont la réputation littéraire s’appuie sur le scandale. Évidemment, ce n’est pas ça qui fait un artiste, mais ça peut faire un mythe. De lui on a tout dit, surtout ses tendances homosexuelles et sadomasochistes – ce qui n’était aucunement des compliments à l’époque. On l’a également soupçonné d’inceste sinon effectif du moins fantasmé parce qu’il aimait trop sa mère, dit-on. « Incapable d’aimer, ou de haïr, une autre femme qu’elle, le poète ne put jamais entretenir avec les femmes que des relations imaginaires », commente un critique qui l’a bien connu apparemment, même si un siècle les sépare.
Né dans une famille aristocratique, notre poète passe sa jeunesse dans l’île de White où son père possède un domaine. Il y prend goût aux paysages romantiques et aux ballades populaires. Quelques années plus tard, au collège d’Eton, on le flagelle et il trouve ça sympa. Il en fera d’ailleurs une description par le menu dans Lesbia Brandon, roman où il vante les délices de la souffrance et du plaisir mêlés et à propos duquel, les critiques parleront de « décadentisme onirique » – si quelqu’un me trouve la définition, je suis preneuse.
Maintenant qu’il a tous les vices, il ne lui manque plus que de devenir écrivain.

La Vénus à la fourrure de Leopolod von Sacher-Masoch. Frontispice pour l’édition de 1902
Image extraite du site BiblioCuriosa.
En 1856, il entre à Oxford où il se lie d’amitié avec Rossetti (le même qui a fait déterrer sa femme pour récupérer ses poèmes) et une poignée d’autres préraphaélites tels que William Holman Hunt et John Everett Millais (celui qui a fait poser la femme de Rossetti dans une baignoire d’eau froide pour peindre son Ophélie). Swinburne copine avec tout ce beau monde, quitte Oxford sans diplôme, mais avec une tragédie « néo-élisabéthaine » sous le bras, Rosamond, dont il dira qu’elle est une mise par écrit des toiles de Rossetti. Toutes ses oeuvres ou presque sont d’ailleurs sous influence, celle de Shakespeare, celle d’Hugo, celle de Sade et bien évidemment celle de la peinture préraphaélite. Après la mort d’Elisabeht Siddal en 1862, il emménage avec le peintre. Troublé par ses penchants, Rossetti veut lui mettre une femme dans les pattes. Il lui présente l’écuyère de cirque Adah Menken qui commentera ainsi son fiasco : « Je n’arrive pas à lui faire comprendre que cela ne sert à rien de mordre ».
Désormais Swinburne se consacre tout entier à la littérature. Quelques œuvres plus loin (dont des critiques où il prend la défense de William Black, Victor Hugo et Baudelaire), il sort un recueil intitulé Poèmes et Ballades (1866) qui lui vaudra quelques admirations, fera bander les décadentistes très à la mode durant la deuxième moitié du siècle et lui coûtera une mise au pilori. Trop sensuel dit la critique. Ou plutôt elle dit précisément : païen, impie, blasphématoire érotico-pervers, inadmissible. Maupassant écrira à ce propos : « La critique se fâcha. La critique anglaise, étroite, haineuse dans sa pudeur de vieille méthodiste qui veut des jupes à la nudité des images et des vers, comme on en pourrait vouloir aux jambes de bois des chaises ».
Et tout de suite un extrait du sympathique Dolores. Le texte étant extrèmement long (55 huitains), je ne vous sers que le début et la fin pour la mise en bouche :
Tes paupières froides qui cèlent comme un joyau
Tes yeux durs qui ne se font tendres que pour une seule heure
Tes opulents membres blancs, et ta cruelle
Bouche rouge, telle une fleur vénéneuse.
Quand ils seront passés avec leurs gloires Que restera-t-il,
Ô mystique et sombre Dolores Notre Dame de Peine ?
[…] Qu’avons nous besoin de craindre outre mesure,
De faire ta louange avec des voix peureuses,
Ô maîtresse et mère du plaisir,
Seul être aussi réel que la mort ?
Nous changerons comme tout ce que nous chérissons,
Nous nous fanerons comme tout se fana avant nous,
Comme l’écume sur l’eau nous périrons
Comme le sable sur le rivage.
Nous saurons ce que les ténèbres nous cachent,
Si la fosse est profonde ou non
Et nos pères d’antan, et nos amantes, nous saurons qu’ils dorment ou non.
Nous verrons si l’enfer n’est pas le ciel,
Nous apprendrons si l’ivraie n’est pas le froment
Et tes joies soixante-dix fois sept
Notre Dame de Peine.
Poèmes et Ballades de Swinburne, traduit par G. Mourey.
Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre en considérant les penchants de Swinburne pour la débauche et l’alcool, notre maudit tient le coup longtemps, jusqu’à 73 ans. La grippe finira par l’avoir en1909.
L’oeuvre de Swinburne est aujourd’hui plutôt mal connue, mais il faut reconnaître que si le mythe est fascinant, sa production l’est parfois, parfois pas… Ses commentateurs par contre sont des gens drôlement amusants. Certains se contentent de s’écraser sur le mur de l’emphase malvenue : « Elfe sulfureux, angoissé, provocateur, adorant la fustigation des vagues et celle d’un maître, panthéiste reniant les dieux, poète alliant romantisme ténébreux et visions morbides » écrit Claude-Michel Cluny dans le magazine Lire. D’autres brodent sans fin sur les mœurs du personnage, tandis qu’Oscar Wilde dira de Swinburne qu’il n’était qu’« un vantard en matière de vice, qui a fait tout ce qu’il pouvait pour convaincre le monde de son homosexualité et de sa bestialité alors qu’il n’est ni homosexuel ni bestial ». Ou comment faire des croche-pattes à la concurrence dans la course aux perversions.
Edmond de Goncourt s’inspirera du poète dans La Fausta pour camper le personnage de Georges Selwyn, sadique fervent amateur de fillettes (bien que cette figure doive sans doute autant à un Swinburne transfiguré par le regard de Maupassant qu’au célèbre et impayable Georges Augustus Selwyn). Enfin, Gaston Bachelard s’y est collera à son tour dans L’eau et les rêves ; après avoir longuement disserté sur le masochisme, il nous invente un « Complexe de Swinburne ».
Quant à Maupassant, il restera fidèle à la fascination que lui a inspirée le poète. Car le jour de la noyade, après avoir craché quelques litres d’eau de mer et un tapis d’algues, Swinburne l’a invité à dîner et lui a ouvert la porte de son univers : « Pendant tout le déjeuner, on parla d’art, de littérature et d’humanité, raconte l’écrivain, et les opinions de ces deux amis jetaient sur les choses une espèce de lueur troublante, macabre, car ils avaient une manière de voir et de comprendre qui me les montrait comme deux visionnaires malades, ivres de poésie perverse et magique. Des ossements traînaient sur des tables, parmi eux une main d’écorché, celle d’un parricide, paraît-il, dont le sang et les muscles séchés restaient collés sur les os blancs » [1]. Cette main, Maupassant se la verra offrir ou se la procurera. Elle sera le sujet de son premier conte fantastique, paru dix ans plus tard : La Main d’écorché (1875). Et voilà comment on fait pousser de la littérature. Du moins je me plais à le penser, car qui n’aurait pas bâti des songes littéraires pour toute une vie après avoir passé une soirée entre Swinburne et son amant dans la chaumière Dolmancé, en compagnie d’un singe savant et d’une main de cadavre ?
© Melmothia 2006
[1] Guy de Maupassant, « Notes sur Algernon Charles Swinburne », Préface du recueil Poèmes et Ballades par A. C. Swinburne, traduction de Gabriel Mourey, Paris, A. Savine, 1891.
Certaines oeuvres de Swinburne, dont le recueil Poems and Ballads peuvent être dégustés en ligne : The Swinburne Project.
Illustration : Algernon Swinburne, portrait par Rossetti. Domaine Public.

